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Centre virtuel de ressources

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Gilles Herreros, La violence ordinaire dans les organisations. Plaidoyer pour des organisations réflexives

La violence ordinaire dans les organisations

 

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1La violence dans le monde professionnel est étudiée, analysée et décriée. Toutefois, elle est souvent considérée comme un « effet de système » et non comme la résultante des actes de managers ou de collègues. C’est à cette carence que tente de répondre l’ouvrage de G. Herreros qui s’évertue à replacer l’organisation comme lieu, cadre (dans les organisations) de la violence ; et non comme origine (des organisations). A travers ce choix, l’auteur entend réhabiliter la notion de responsabilité, diluée dans la conception d’une organisation comme source de la violence et dédouanant le sujet de ses actes. Il s’agit donc de situer la violence sur le terrain de l’éthique et du politique, et non du système.

2L’ouvrage peut être considéré comme scindé en trois parties. La première se compose des deux premiers chapitres, le premier délimitant l’objet violence et le second exposant le positionnement théorique de l’auteur. La seconde partie dévoile (chapitre 3 à 11) différentes figures prises par la violence ordinaire dans des organisations de natures diverses. Enfin, la dernière partie indique (chapitre 12 et conclusion) ce que pourrait être une organisation réflexive, fondée sur l’intranquillité.

  • 1  Lallement, M. (2011). Les maux du travail : dégradation, recomposition ou illusion ?, Sociologie d (...)

3Dans la première partie, G. Herreros prend soin d’exposer sa définition de la violence. Celle-ci se révèle au détour de différentes situations banales dans lesquelles « l’oubli quotidien de la réflexion sur soi, ses pratiques et les effets de celle-ci sur l’autre » (p.41) engendre le mal-être. L’auteur écarte le terme de souffrance, lui préférant la référence « maux du travail »1, pour deux raisons : premièrement, elle se trouve associée, de manière quasi-automatique, avec les nouvelles formes d’organisation du travail. Ainsi, la souffrance est toujours la conséquence d’un système, d’une entité abstraite dégageant les acteurs de leur responsabilité ; ce à quoi, précisément, G. Herreros s’oppose. Deuxièmement, la notion de souffrance est une notion particulièrement floue et ses dimensions (psychique ou sociale) toujours difficile à cerner.

4Toutefois, le terme de violence n’est pas dénué de difficultés. En effet, cette notion a été abordée à travers tant de regards, sous tellement d’aspects qu’elle en est devenue démesurément complexe. L’ouvrage se borne à l’aborder sous l’angle de la subjectivité, c’est la violence éprouvée (non nécessairement dénommée en tant que telle) qui est ici centrale. Une violence éprouvée par les sujets dans les organisations.

5L’étude de ces situations de violence ordinaire est réalisée sous l’angle clinique et critique (héritée de l’école de Francfort et des travaux de L. Boltanski). Clinique car la notion de sujet est central, il y est entendu comme assujetti à une histoire collective, des normes, mais également comme sujet de son histoire, de son devenir. La sociologie clinique travaille, grâce à l’intersubjectivité, à l’« advénement » du sujet, « entendu comme le devenir non obligé de son histoire » issu de « l’analyse de ses assujettissements et par l’élaboration de ses désirs, au travers de son expression assumée » (p.52). Critique car le sujet, parlant de son quotidien, est porteur d’une critique locale, « micrologique » qu’il convient de ne pas négliger car elle offre la possibilité d’une généralisation vers une méta-critique. Mais également car le sociologue n’est pas dénué d’une normativité. En effet, il participe pleinement à la rencontre en substituant à la position  du « savant » (p.55), une position de même niveau, de sujet pris dans les rets d’une société, d’une histoire.

6La deuxième partie, s’étendant du troisième chapitre au onzième, présente les différents visages de la violence ordinaire dans les organisations. Les milieux professionnels évoqués sont divers : hôpital, lycée, économie sociale, université… Ils s’appuient sur des comptes-rendus de témoignages et des observations recueillies lors d’interventions réalisées par G. Herreros ; sur des entretiens issus de son réseau de connaissance ; et enfin sur l’auteur lui-même en tant qu’observateur ou narrateur de ses propres expériences. L’hétérogénéité des secteurs et des matériaux est peut-être à l’origine de l’inégalité de l’intérêt des chapitres. La violence ordinaire dans les organisations s’étend de la disqualification professionnelle au dénigrement, du lynchage symbolique aux empoignades, des entretiens d’évaluation au « fétichisme managérial », du silence à l’indifférence…  

  • 2  Giddens, A. (1987). La constitution de la société, éléments de la théorie de la structuration, Par (...)

7Ainsi, l’organisation doit intégrer la possibilité de « réfléchir » les pratiques et les maux pour endiguer cette violence, elle doit « permettre que ce qui est généralement tu soit énoncé, que ce n’est plus même aperçu soit visibilisé » (P.45). Tout au long de la troisième partie, l’auteur, s’appuyant sur les cas précédents, développe ce qu’il nomme la figure d’une « organisation réflexive ». La réflexivité est alors définie sur la base des travaux de A. Giddens2 comme un double mouvement : tout d’abord, un mouvement de réflexion, au sens spéculaire ; puis, un mouvement d’ajustement, de modifications des pratiques. Dès lors, il s’agit d’une organisation en capacité d’aménager des espaces de discussion, de « mise en travail » (p.171) des pratiques de travail elles-mêmes (l’agir au travail). Sur ce point, l’auteur partage la thèse d’Yves Clot. Par le biais de cette « mise en travail », l’organisation « autorise la prise de parole critique et la comprend comme une forme de fidélité à l’organisation » (p.176).

8Cependant, il est important de ne pas considérer cette organisation comme composée d’une myriade de groupes de travail ayant pour objectif de délivrer des prescriptions sur les pratiques. Il ne s’agit pas de groupes de résolution de problème. Cette organisation remet l’homme dans sa dimension critique, le sujet en son cœur, et ainsi permet son advénement ; et non le « capital humain ». A ce titre, la fonction de cette prise de parole critique est d’insinuer une vigilance sur « les formes de pâtir qu’engendre l’agir dans l’organisation ». De façon plus générale, l’organisation réflexive est une organisation traversée de part en part par l’intranquillité, c’est-à-dire par « l’interrogation des normes, c’est le trouble que suscite la contestation des évidences » (p.186). L’intranquillité est le socle de la réflexivité, qui à son tour engendre l’advénement du sujet s’exprimant par la critique.

9G. Herreros en proposant les contours d’une nouvelle organisation tente d’offrir une perspective de résistances à la violence ordinaire du monde du travail. Nouvelle organisation réflexive et plaçant, ainsi, en son centre le sujet, mais surtout l’éthique. En effet, mettre en critique des normes, mettre au travail son positionnement vis-à-vis de ces normes, interroger sa pratique et ses comportements dans des situations données sont autant d’éléments définissant l’éthique. Son absence, loin d’être comblée par une charte éthique, laisse le champ libre à la violence.

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Notes

1  Lallement, M. (2011). Les maux du travail : dégradation, recomposition ou illusion ?, Sociologie du travail, 53, 3-36.

2  Giddens, A. (1987). La constitution de la société, éléments de la théorie de la structuration, Paris, PUF.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jérémie Rollot, « Gilles Herreros, La violence ordinaire dans les organisations. Plaidoyer pour des organisations réflexives », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 24 septembre 2012, consulté le 05 novembre 2014. URL : http://lectures.revues.org/9263

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