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Centre virtuel de ressources

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Observatoire des Risques Psycho Sociaux au sein de la Fonction Publique Territoriale Centre virtuel de ressources

Malaise dans la Fonction publique, vers une traduction dans le vote FN

 

 

À l’approche des élections professionnelles du 4 décembre, le chercheur Luc Rouban observe un modèle de fonctionnement syndical “aujourd’hui dépassé” et pointe la progression du vote frontiste dans la fonction publique.

À quelques semaines des élections professionnelles du 4 décembre, comment les syndicats de la fonction publique se portent-ils ?
Le modèle de fonctionnement syndical paraît aujourd’hui dépassé. Les organisations syndicales de la fonction publique sont fortes en haut et faibles en bas : elles étaient faites pour des négociations globales sur des enjeux macroéconomiques de point d’indice, de salaires, d’effectifs ou de retraite. Comme il n’y a plus de marges de manœuvre financières sur ces enjeux, les discussions portent sur les conditions de travail ou l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Des sujets certes très importants, mais qui n’apportent aucune avancée en matière salariale. Les syndicats semblent avoir perdu leur capacité de mobiliser. Les agents voient bien que les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Les organisations syndicales seraient donc impuissantes ?
Les syndicats sont dans l’incapacité de manœuvrer au niveau central pour obtenir des gains collectifs. Dans le même temps, ils ne peuvent ignorer ce qui se passe dans leurs fédérations. Un certain nombre de corps ont réussi, depuis une dizaine d’années, à améliorer leur situation en profitant, par exemple, de la fusion de certains d’entre eux pour favoriser les déroulements de carrière. D’une certaine manière, cela relève d’une défense corporative qui ne donne pas une bonne image du syndicalisme. Les budgets étant en réduction, une avancée financière quelque part se paye forcément autre part. Les syndicats se trouvent donc dans une situation d’arbitrage entre leurs fédérations.

Le gouvernement appelle à davantage de mobilité et d’individualisation dans les parcours professionnels des fonctionnaires. Est-ce que cela nuit au syndicalisme ?
Au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy, certains jeunes fonctionnaires n’étaient pas opposés à la fin des barrières corporatives, au fait de pouvoir démarrer en bas et finir en haut, via notamment la récompense de la performance. Le système s’est toutefois rapidement rigidifié, avec un dispositif bénéficiant essentiellement aux cadres A +. Cette individualisation des parcours nuit forcément aux enjeux globaux portés par les syndicats. En mettant l’accent sur la gestion des ressources humaines (GRH), la Révision générale des politiques publiques a placé les syndicats dans l’embarras en fragmentant les situations.

Les accords de Bercy de 2008 et la loi de rénovation du dialogue social de juillet 2010 instaurent la négociation sur tous les sujets relatifs à la vie professionnelle et sociale des agents. N’est-ce pas de nature à renforcer le poids des syndicats ?
Derrière cette grande formule de négociation, les marges de manœuvre budgétaires sont très réduites. Les syndicats, coincés dans leur vieux modèle de fonctionnement et d’expression, ne peuvent faire autrement que de monter en généralité la négociation en évoquant la défense du service public, les effectifs ou les salaires. Il faut être clair : nous ne sommes plus dans la cogestion des années 1946 et 1947. La loi de 2010 n’a rien changé sur ce point. Par ailleurs, elle suppose que les syndicats se renforcent à la base. Cela prendra du temps.

Tout cela pourrait entraîner une forte abstention des agents le 4 décembre…
Le taux de participation est l’enjeu central de cette élection. Il a fortement chuté ces dernières années [54,6 % de participation aux comités techniques des trois fonctions publiques depuis 2008, ndlr]. Je ne me hasarderai pas à faire des pronostics car la participation varie parfois très fortement d’une administration à une autre.

Une faible participation serait un coup porté à la légitimité du dialogue social…
Nombre d’agents ne jugent pas crédibles toutes ces procédures de dialogue social. Il ne suffit pas d’ériger le dialogue en priorité, il faut surtout que cela se retranscrive dans la carrière des agents. Or le chef de service, faute d’autonomie et de marges de manœuvre, n’a aucun moyen pour intervenir sur le parcours professionnel de ses agents, sauf peut-être dans les collectivités locales. Pour que cela fonctionne, il faudrait des chefs de service disposant d’une autonomie de gestion réelle, suivant la carrière des personnels, les incitant à suivre des formations continues, les remplaçant lorsqu’il y a un souci… Dans les faits, on en est loin.

Pour résumer, peut-on dire que la question budgétaire est le préalable indispensable à un dialogue social efficace ?
Il faut que ce dialogue débouche sur des décisions et un suivi de ces décisions. Une autre question se pose pour les cadres. Regardez ces jeunes chercheurs bac + 9 qui démarrent à 1 800 euros net. Ils entendent les organisations syndicales défendre les catégorie C qui, au bout de cinq ans, gagnent à peu près autant qu’eux grâce à l’ancienneté. Et ils se disent : “et nous, qui nous défend ?” On leur répond que ce sont des “gros salaires”, qu’ils ne sont pas la priorité… C’est démoralisant.

Le gouvernement espère une forte mobilisation, qui renforcerait la crédibilité des syndicats. Le dialogue social canaliserait ainsi la fronde de certains agents de plus en plus enclins à se tourner vers les extrêmes…
La montée du Front national est un vrai problème. Ce qui se joue, ce n’est pas les fonctionnaires de gauche contre les fonctionnaires de droite, mais plutôt les fonctionnaires d’en bas contre les fonctionnaires d’en haut. C’est extrêmement destructeur parce que cela entre en résonance avec la logique portée par le FN, celle de la France d’en bas, des “oubliés” qui paient les conséquences de la crise économique, contre la France d’en haut, celle des “nantis”. Tous les agents de la fonction publique consultent Internet. Ils voient les départs en pantouflage, les primes versées aux hauts fonctionnaires dont on ne comprend pas les fonctions exactes, les trajectoires professionnelles des uns et des autres…

Mais tout cela n’est pas nouveau !
Ce n’est en effet pas nouveau, mais c’est aujourd’hui beaucoup plus visible. Il y a surtout cette idée d’une élite polyvalente qui se préoccupe peu du service public alors qu’“en bas”, c’est le guichet, les agressions verbales de certains usagers, les sous-effectifs. Une exaspération sourde se développe au sein des agents de catégorie C. La crise de 2008 a impacté la fonction publique, mais certains agents considèrent que le système n’a pas changé “en haut”, avec des hauts fonctionnaires toujours dotés d’un statut social favorable. On a réussi l’exploit de reconstituer à la fois la IVe République et l’Ancien Régime. À mon sens, le vote FN se développe dans la fonction publique pour cette raison.

L’enjeu de ce scrutin est donc très politique…
Le monde syndical s’aperçoit que le FN se développe dans la fonction publique. Est-ce que les syndicats sont en capacité de canaliser la protestation sociale ? C’est la grande inquiétude du gouvernement et la raison pour laquelle la ministre Marylise Lebranchu [ministre de la Décentralisation et de la Fonction publique, ndlr] appelle à une forte participation. Si cette protestation n’est pas canalisée, elle va s’investir dans le vote FN et les syndicats seront condamnés à voir leur base se réduire. J’ai étudié le vote FN. Ce n’est pas seulement un vote de rejet, c’est aussi un vote d’adhésion. Ce parti infuse dans la fonction publique, jusqu’alors épargnée.

Directeur de recherche au CNRS, professeur à Sciences-Po Paris, Luc Rouban vient de publier La fonction publique en débat, à La Documentation française. 

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